La grand salle à manger grouillait de monde à cette heure où le déjeuner était servi. Ambiancé par un orchestre, chacun s'était attablé en famille ou entre amis. D'autres encore s'offraient l'apéritif au bar avant de se faire servir le menu haut de gamme préparé pour les passagers. Ce fut le cas de monsieur Auguste, président de la Compagnie des Paquebots de France, accompagné par le commandant du navire monsieur Stuart. Les deux hommes étaient accoudés au comptoir, fumant leur cigare devant un verre de whiskey.
Monsieur Auguste : Commandant, est-il vrai que quatre chaudières du navire ne sont toujours pas allumées.
Commandant Stuart : En effet monsieur Auguste, Inutile d'aller plus vite, nous arriverons dans sept jours comme prévu.
Monsieur Auguste : Hmmm...Je vois.
Le président de la compagnie expira lentement la fumée de sa bouche avant d'exposer son point de vue;
Monsieur Auguste : Vous savez commandant, tous les français attendent le retour du Silverstar avec impatience. Son inauguration fut un succès phénoménal à son arrivée à New York. Il doit l'être davantage à son arrivée à Saint-Nazaire. Imaginez que nous arrivons dans trois jours à la surprise générale de tous. Nous ferons la une des journeaux en France et dans le monde entier. Nous avons construit le plus grand paquebot du monde. Je souhaite maintenant qu'il soit le plus rapide.
Commandant Stuart : Monsieur Auguste, je préfère ne pas pousser le Silverstar à sa vitesse maximale...
Monsieur Auguste : Je comprends...Ecoutez mon ami, ce voyage est pour nous deux le dernier d'une très longue carrière de prestige. Ne rêvez-vous pas de partir à la retraite sur un exploit triomphal?
Le commant ne répondit pas, mais parut intimidé par le regard insistant de monsieur Auguste.
Animation Source - Je te le promets
Partie 2
Le soleil commençait à se coucher et illuminer ciel d'un orange flamboyant. Le Silverstar continuait son voyage à travers les flots, en direction de l'horizon et bercé par le chant des mouettes qui volaient à ses côtés. Gabriel était revenu sur le pont et cherchait son carnet de dessin qu'avait volontairement égaré Théo. Il avait scilloné le paquebot de la poupe jusqu'à la proue mais sans aucun résultat. Gabriel termina finalement ses vaines recherches en admirant l'immense océan. C'était un spectacle qu'il aurait aimé éterniser sur un dessin à cet instant, pouvoir représenter les vagues et les nuages ensemble sur une même feuille de papier. L'idée de ne plus pouvoir dessiner l'avait décidément mit en rogne.
Gabriel : Tout ça à cause de ces crétins de bourgeois...
Un homme accoudé à la rambarde du paquebot entendit les murmures de Gabriel.
Nicolas : Tu as bien raison gamin, de vrais idiots.
Gabriel regarda l'homme dont il venait de remarquer la présence. Comme presque tous les hommes sur le bateau, celui-ci était habillé en costume noir. Il était mince, assez grand, vingt-cinq ans environs, très élégant néanmoins. Il avait une chevelure bouclée de couleur brune sur laquelle il portait un chapeau melon noir.
Gabriel : Alors pourquoi vous êtes habillés comme eux?
Nicolas : Les habits sont pas trop mal.
Malgré son apparence, le jeune adolescent trouvait l'homme complètement différent des autres riches de ce paquebot. C'était bien le seul qui ne l'avait pas jugé du regard. Gabriel n'avait pas encore perçu si cet individu parlait des bourgeois véridiquement ou avec simple ironie, mais il le trouvait amusant.
Nicolas : Tu cherches quelque chose?
Gabriel : Je cherche mon carnet de dessin. Je l'ai perdu pendant une dispute.
Nicolas : Ah oui le garçon de ce matin. J'ai pu assister à la scène. J'admire beaucoup ton sang froid. Ces genres de personne ont parfois bien besoin qu'on les remette à leur place.
Gabriel : Pas qu'un peu.
A la surprise de Gabriel, l'homme lui tendit la main. Le jeune garçon en resta un instant statique, sans savoir ce qu'il devait penser de lui. Pour la première fois depuis le début du voyage, quelqu'un lui montrait un signe de respect.
Nicolas : Je m'appelle Nicolas Sancoeur.
Gabriel : Gabriel Agreste.
Les deux hommes se serrèrent amicalement la main.
Nicolas : Sinon, sans être indiscret et impoli, comment un adolescent de la troisième classe a pu embarquer sur le Silverstar?
Gabriel décrocha totalement de la conversation. Alors qu'il venait de rencontrer Nicolas, il oublia vite sa présence, ne prêtait plus attention à l'odeur marine, ni au son des vagues balayées par le paquebot. Sur le pont supérieur du bateau, il aperçut une fine silhouette s'approcher lentement de l'angle. Pendant ce court instant, Gabriel ne prêtait plus attention à ce qui se passait autour de lui, à en oublier même l'amertume qui l'habitait depuis ce matin. Ses grands yeux restèrent accrochés à la jeune femme qui venait de faire son apparition sous ce magnifique coucher de soleil. Elle avait relaché sa chevelure blonde pour la laisser danser sous le vent. Les flammes du soleil resplendissaient sur sa belle robe blanche qu'elle portait avec tant de charme. Le jeune Agreste ne parvint pas à se libérer, trop attiré par cette beauté rare. Il avait pourtant croisé de nombreuses jeunes femmes depuis le début du voyage, toutes habillées de façon à faire ressortir leurs richesses. Mais il trouvait celle-ci remarquablement belle de part sa simplicité qui accentuait davantage sa beauté physique.
Nicolas : Haha ! Et moi qui pensais que tu détestais les bourgeoises.
Un frisson électrocutant remonta soudainement le corps de Gabriel quand cette jeune femme regarda de son côté et que finalement leurs yeux se croisèrent. Alors qu'il perdait ses moyens, il ne détourna cependant pas la tête mais se laissa aspiré par son regard à la couleur de l'émeraude.
Nicolas : Est-ce que tu sais qu'elle est en train de te regarder?
Oui il le savait, mais il était trop tard pour lui de revenir en arrière. Nicolas passa sa main devant le visage de Gabriel imperturbable. Finalement, il revint sur terre quand la jeune femme s'eclipsa.
...
La nuit était tombée, et le Silverstar poursuivait sa traversée maritime sous les étoiles de l'Atlantique. Michelle avait passé la quasi-totalité de sa journée dans sa cabine et avait préféré faire appel au service de chambre pour lui apporter de quoi manger. Contrairement à son fils, elle préférait rester discrète et ne pas s'exposer aux regards critiqueurs des riches voyageurs de ce paquebot. Cela ne la dérangeait pas de rester seule enfermée sa chambre, au contraire, elle avait pu profiter du calme apaisant qu'offrait ce voyage pour enfin se reposer de ses interminables années passées dans la misère. Elle lisait un livre confortablement assise sur un fauteil pendant que Gabriel était allongé sur le lit.
Michelle : Tu as faim mon chéri?
Gabriel : ...
Michelle : Gabriel?
Inquiète par l'absence de son fils, Michelle se redressa pour comprendre ce qui lui arrivait. Elle s'attendait de la part de Gabriel à voir un visage fermé comme à son habitude. Mais cette-fois ci, elle aperçut un visage bien différent de ce qu'elle avait pu voir jusqu'à maintenant : ses grands yeux scintillants se perdaient sur le plafond, sa bouche était entrouverte, il semblait complètement emporté par un rêve. La dernière fois que Michelle avait vu son fils dans un tel état d'appaisement, c'était lors de leur dernière nuit passée près de son mari. Ils étaient tous les trois assis dans le salon autour d'un feu de cheminé, Gabriel s'était endormi sur le sofa, la tête posée sur les jambes de sa mère. Maintenant qu'elle revit ce visage ce soir-là après toutes ces années, Michelle se rassura elle-même, confiante qu'ils étaient sur la voie du rétablissement.
Michelle : On croirait voir ton père lors de notre première rencontre.
Gabriel : POUAAAAAAAH !
Comme s'il venait de se réveiller d'un cauchemar, Gabriel bondit de son lit, dégoûté par ce qu'il venait d'entendre. Rien que l'idée de ressembler à son père suffisait pour le mettre hors de lui.
Michelle : Ha ha ha !
...
La nuit était calme au milieu de l'océan. Peu de vagues, un vent relativement faible, une atmosphère favorable à une petite promenade à la belle étoile. Gabriel avait dû lutter jusqu'au bout pour convaincre sa mère de sortir enfin de la chambre. Sachant qu'elle ne voulait pas croiser les autres voyageurs, le jeune homme lui assura qu''il y avait très peu, voir plus personne sur le pont. Michelle avait finalement bien fait de suivre son fils et pu respirer une bonne bouffée d'air frais. Elle n'avait jamais eu l'occasion de voyager en bateau, c'était alors comme si un rêve se réalisait pour elle. Avec son fils, ils firent le tour du paquebot, profitant du silence nocturne pour admirer l'immensité de l'océan où se reflétaient les nombreuses étoiles. Lorsqu'ils vivaient encore en France, Michelle et Gabriel avaient l'habitude de s'arrêter un petit moment à chaque fois qu'ils croisaient un coin naturel pour méditer ensemble, histoire de constater l'infime petitesse de l'Homme face à la nature. C'est ce qu'ils firent de nouveau en cette occasion, perdus au beau milieu de cette étendue d'eau, à bord d'un bateau se dirigeant droit devant la pleine lune qui imposait à l'horizon toute l'élégance de sa lumière blanche. Après une belle promenade passée ensemble, à discuter et rigoler, Michelle retourna dans leur chambre. Gabriel resta encore un petit moment près de la poupe à repenser à cette longue journée. Il fut cependant interrompu dans ses pensées par deux officiers qui patrouillaient dans les environs. Il fit d'abord l'air de ne pas les avoir vu en détournant son regard, cependant les hommes semblaient bien se diriger vers lui. Sans dire un mot, il hocha respectueusement la tête en guise de salut puis les ignora de nouveau, mais trop tard, ils étaient là, face à lui.
Premier officier : Bonsoir jeune homme.
Gabriel : Bonsoir...
Celui qui venait de lui adresser la parole le fit avec aimabilité. Gabriel avait pourtant le sentiment d'être épié, et ce fut bel et bien le cas. Il remarqua chez son collègue un regard suspicieux qui l'examinait discrètement de haut en bas. L'apaisement qu'avait connu Gabriel durant ces dernières heures disparut alors soudainement et fit réapparaître sa colère envers les personnes à bord du paquebot.
Premier officier : Des voyageurs nous ont signalé des pertes d'effets personnels durant le voyage. Aurais-tu par hasard trouvé quelque chose sur le pont?
Gabriel : Non, rien du tout.
Tout ce que Gabriel voulait c'était qu'ils le laissent respirer en paix et qu'ils partent sur le champ. Mais ces deux officiers étaient bien décidés à rester de longues minutes.
Premier officier : Permets-nous seulement de te fouiller. Simple mesure de précaution.
Alors que le second officier avança sa main pour lui fouiller les poches, Gabriel répliqua en la repoussant brutalement.
Gabriel : Ne me touchez pas !
Premier officier : Il s'agit d'une simple fouille. Collabore avec nous et tout se passera bien.
Gabriel : Dans ce cas, pourquoi ne pas fouiller les autres passagers d'abord?
Premier officier : Jeune homme, ne nous oblige pas à user de la force.
Gabriel : C'est parce que j'ai l'apparence d'un vagabond, hein?
Le deuxième officier perdit patience et plaqua Gabriel contre la rambarde, pendant que le premier essayait de fouiller les poches du jeune garçon. Gabriel se débatit de toutes ses forces et était bien déterminés à ne pas laisser ces deux hommes le traîter comme un voleur.
Gabriel : Lâchez-moi !
Malgré sa fougue, Gabriel ne parvenait pas à se libérer. Il ne cessa cependant pas de gigoter dans tous les sens pour empêcher l'officier de le fouiller.
Premier officier : On l'emmène !
Gabriel fut brusquement ligoté du haut du corps, attrapé par les jambes puis soulevé. Il se remua tant bien que mal pour les destabiliser dans leur démarche, mais il ne faisait pas le poids tout seul.
Gabriel : Lâchez-moi sales brutes !
Emilie : Arrêtez ! Laissez-le tranquille.
Quelqu'un qui passait par là arriva pour s'interposer et porter secours à l'adolescent.
Emilie : Laissez-le je vous dis !
Le coeur de Gabriel ne fit qu'un bond lorsqu'il reconnut le visage de la jeune femme qu'il avait aperçut sur la terrasse après le déjeuner.
Premier officier : Je vous en prie mademoiselle, ne vous en mêlez pas, ce garçon est peut-être un voleur.
Emilie : Non ce n'est pas un voleur, il est avec moi.
Gabriel : Qu...Quoi?
Gabriel ne sut que dire devant cette scène. Toujours suspendu en l'air par les deux officiers, il se demandait pourquoi cette fille était venue lui prêter main forte, regardant fermemant l'officier droit dans les yeux. Le visage de Gabriel devint soudainement rouge lorsqu'il sentit que la main blanche de la jeune femme était posée sur son buste lorsqu'elle faisait barrage pour le protéger.
Gabriel : Euh...
Premier officier : Êtes-vous sûre mademoiselle?
Emilie : Puisque je vous le dis.
Premier officier : Soit.
Les deux hommes reposèrent Gabriel sur le planchet, puis s'excusèrent pour le désagrément causé avant de repartir en patrouille. C'est ainsi que la situation reprit de son calme. Gabriel se trouvait maintenant avec celle qui avait conquis ses pensées pendant des heures. Il ne pensait pas se retrouver si près d'elle de si tôt, mais pourtant elle était bien présente en train de lui tendre la main pour l'aider à se relever. Le jeune homme ne refusa pas l'aide proposée. Son coeur bondit lorsque sa main entra en contact avec la sienne. la douceur de sa peau lui donna un tel frisson qu'il en oublia même de se relever. Comme lors de la première fois, il était de nouveau immergé dans la profondeur des yeux de cette humaine presque parfaite à son égard.
Emilie : Tu comptes rester assis par terre?
Gabriel : Ah...euh...désolé.
Gabriel se releva et lui fit face sans trop savoir comment la remercier. Il fut cependant perturbé par la méfiance que montrait le regard froid de la jeune femme.
Gabriel : Je...Euhm...
Emilie : J'espère vraiment que tu n'es pas un voleur.
Gabriel : Pardon?
Décidemment, Gabriel ne comprenait plus rien à la situation. Celle qui venait de lui tirer d'affaire était maintenant en train de le suspecter d'être un voleur. Etait-elle en fait comme les autres bourgeoises de ce paquebot, le jugeant comme étant un voyou à cause de son apparence?
Gabriel : Si tu as des doutes, pourquoi es-tu venue m'aider alors?
Emilie : Je n'aime pas la façon dont les gens te regardent sur ce bateau. Alors maintenant prouve-moi que j'ai eu raison de t'épargner.
Un long silence interrompit leur conversation. Apparement Gabriel devait lui montrer une preuve concrète et non simplement des mots pour plaider son innocence.
Gabriel : En attendant, la voleuse ici c'est toi.
Surprise par l'inatendue réplique, la jeune femme en resta bouche bée suite à cette accusation sortie de nulle part. Quant à Gabriel, il s'impatienta de voir comment elle allait réagir. Il s'adossa contre la rambarde, les mains dans les poches et montra qu'il avait retrouvé son assurance.
Emilie : Comment oses-tu me traiter de voleuse?
Gabriel : Le carnet que tu as dans la main.
Il l'avait remarqué sans en être sûr lors de la discussion entre elle et les officiers. Mais il reconnut maintenant la première couverture cartonnée noire de son carnet de dessin. La jeune femme n'en revenait pas. Elle feuilleta le carnet tout en relevant quelque fois la tête vers Gabriel.
Emilie : Alors c'est toi...
Le visage de la belle demoiselle s'ouvrit de nouveau devant les yeux enchantés de Gabriel. Non seulement il avait retrouvé son carnet, mais en plus de cela il fit la rencontre de la plus belle femme qu'il ait rencontré sur le paquebot. L'occasion était venue pour lui de tenter le tout pour le tout.
Gabriel : Je m'appelle Gabriel Agreste.
Gabriel lui tendit amicalement la main. Rien qu'en faisant ce geste, il perdit son assurance et recommença à stresser, par peur de se faire rejeter. Etait-ce la bonne manière de saluer une femme? N'était-ce pas trop précipité, trop brusque? Toutes les questions défilèrent dans la tête de Gabriel en attendant une réaction. Son inquiétude s'évapora enfin quand la main de la jeune femme serra délicatement la sienne.
Emilie : Enchantée. Moi c'est Emilie.Gautier.