Le lendemain matin, Jim se réveilla en sursaut, avec une violente douleur à l’épaule gauche. Il prit une profonde inspiration et s’efforça de se relever sur ses coudes, ce qui lui arracha une grimace de douleur.

Il regarda son corps. A part quelques bleus, il n’avait pas subi trop de dommages, pourtant, il sentait comme si sa poitrine allait s’ouvrir d’une seconde à l’autre. Puis, releva la tête. Rodrick n’était pas là. Il avait dû passer la nuit ailleurs. Jim remarqua alors que la pile de livres, qu’il avait heurté avait été refaite, mais il n’était pas vraiment d’humeur à réfléchir. Machinalement, il posa ses yeux sur l’horloge. Plus que quinze minutes avant que l’examen d’uranien ne commence ! Le garçon se tenait l’estomac. Dans cet état-là, il ne pourrait jamais...

Il n’osa pas compléter sa phrase. Gregory avait eu ce qu’il voulait : tenir Jim hors de cet examen, pour le voir quitter l’Académie.

Soudain, il sentit le goût métallique du sang dans sa bouche. Les larmes se précipitèrent dans ses yeux. Non ! Il ne pouvait pas céder ! Pas cette fois ! Il essuya la seconde larme qui menaçait de couler d’une main rageuse, et, au prix d’un effort surhumain, il se mit sur ses pieds en titubant. Il se sentait si mal à l’aise qu’il aurait presque vomi.

Gregory avait fait du bon travail. Jim pensa une seconde aller à l’infirmerie pour obtenir une dispense, mais chassa cette idée. Le professeur d’uranien était très strict, et n’accepterait jamais une dispense “de dernière minute”. Il lui mettrait directement un zéro pointé.

Jim fit quelques pas jusqu’à une chaise, où était posé un T-shirt propre, et l’enfila. Il se redressa, maudissant Gregory et sa bande. Mais ils ne l’empêcheront pas de passer son dernier examen de l’année. Et ils ne lui feront pas quitter l’Académie, car Jim se battrait jusqu’au bout.

Chaque pas envoyait une douleur lancinante à travers son corps, le forçant à marcher très lentement. Il passa devant la porte de la salle de permanence, là où les élèves attendaient pour aller en salle d’examen et ouvrit la porte des toilettes pour s’isoler et réfléchir.

« Qu'est-ce que c'est? »

siffla Gregory entre ses dents, manquant de s’étrangler avec son beignet. Il se tenait avec Rodrick, assis à une table au fond de la salle de permanence.

« Hawkins »

répondit Rodrick.

« Oui, je vois ça, abruti ! »

Gregory regarda autour de lui, les sourcils froncés,  et attrapa un garçon sépia à la peau bleue qui passait par là et l’entraîna à l’écart, pour que personne ne les entende.

« Tu vois cela, Andy ? »

Le dénommé Andy suivit le regard de Gregory et haleta de surprise à la vue de Jim. Gregory poursuivit.

« Tu dois me le faire débarrasser le plancher le plus vite possible. Il ne devrait pas être là. »

Andy leva les yeux vers Gregory, qui devait faire deux têtes de plus que lui.

« Mais... Je ne peux pas... Tu oublies qu’on a l’examen d’uranien dans huit minutes... J’ai pas le temps, je dois encore réviser... »

Les yeux reptiliens de Gregory lançaient des éclairs, et répliqua, d’une voix cruellement amicale :

« Tu sais bien que tu peux rien me refuser...Sinon... J’aurais quelques trucs à raconter sur toi... A ta famille et tes amis...

-D’accord, d’accord ! Je le ferais ! »

l’interrompit désespérément Andy. Gregory l’attrapa par le col, menaçant.

« Assures-toi qu’il n’aille pas à cet examen, ou je... »

Il ne finit pas sa phrase, mais donna à Andy une bourrade dans le dos et alla rejoindre Luna et Rodrick à la table.

Jim regarda perplexe dans le miroir en face de lui. Gregory et - probablement - Rick et Peter, avaient soigneusement épargné son visage, de sorte qu'il n'y avait pas de signes évidents de la torture de la nuit dernière. Il était un peu pâle, avait cercles légèrement sombres autour des yeux, mais c'était tout.
Jim avait encore huit minutes avant le début de l'examen. Il s'appuya sur l'évier à deux mains et prit une profonde inspiration, ce qui s'est avéré être extrêmement douloureux, quand une douleur brûlante lui emplit les poumons. Il tourna le robinet et mouilla son visage, l’eau fraîche lui faisant le plus grand bien.

Soudain, Jim entendit la porte s’ouvrir.

« Ha ! Tu es là ! »

Jim leva les yeux, essuyant l'eau sur son front du revers de la main. Entre lui et la porte se tenait un garçon à la peau bleue, les bras croisés, qui ne devait pas avoir dépassé sa douzième année. Il restait planté là à le regarder.
Le sens de la situation dépassait Jim, quand soudain, il se souvint.

C'était la voix qu'il n'était pas en mesure de reconnaître la nuit dernière.

Il recula d’un pas, paniqué, tandis que le garçon le regardait avec un sourire narquois. Jim s’élança vers la porte, mais la douleur le ralentissait. Avant, il aurait pu parcourir cette courte distance en peu de temps, mais Andy le rattrapa en quelques pas. Pendant un instant, Jim oublia sa douleur, et lança un fort coup de poing dans l’estomac d’Andy.

« Espèce de... »

Maudit celui-ci. Soudain, la douleur revint, en plus intense qu’avant, si bien que Jim ne pouvait plus respirer. Ses genoux cédèrent, et Andy profita de ce moment pour le pousser facilement dans l’une des cabines de toilettes. Puis, il claqua la porte et la verrouilla avec un balai. Puis, ce fut à nouveau le silence.

Jim restait assis là, le souffle court, et les yeux dans le vague. Sa vision était floue, et il lui fallut quelques longs instants pour qu’il puisse voir correctement. La douleur s’en était allée comme un écho à travers son corps. Il aurait voulu rester ici. Simplement, et ne plus bouger. Mais s’il faisait ça, Gregory aurait gagné. Ce ne serait pas une option. Alors, avec une force renouvelée, il se remit lentement sur ses pieds. Il n’était pas trop tard. Il devait rester au moins cinq minutes avant le début de l’examen. Il aurait le temps. Mais son enthousiasme fut de courte durée, quand il appuya sur la poignée, mais que la porte ne s’ouvrit pas. Il insista, mais rien ne se passa. Alors, Jim recula et réfléchit. La porte était trop près du sol pour ramper au-dessous, et il doutait être capable de passer au-dessus.

Il ferma les yeux et imagina le sourire de Gregory s’il n’était pas présent à l’examen d’uranien. La colère montait peu à peu en lui. Ses muscles se tendirent. Puis, il s’élança de toutes ses forces contre la porte. L’ensemble de la cabine trembla, et il s’élança une deuxième fois, puis une troisième. Sans aucun autre résultat. Jim se sentait étourdi, et laissa sa tête tomber sur sa poitrine pour ne pas défaillir. Tout-à-coup, pris d’une inspiration subite, Jim grimaça et donna une ultime tentative désespérée, juste pour exprimer sa frustration. Mais contrairement à ses attentes, les gonds de la porte sautèrent. Jim perdit l’équilibre et tomba péniblement sur le sol froid.

Surpris, il se releva et regarda la porte couchée sur le sol, à bout de souffle. Puis, il haussa les épaules et se traîna jusqu’à la salle d’examen.

La tension et la nervosité semblaient faire vibrer l’air dans la pièce. Mr Thompson, le professeur d’uranien montait et descendait de l’estrade devant le tableau noir, regardant l’horloge toutes les dix secondes. Mais Andy n’y faisait pas attention. Il avait le front en sueur, mais ce n’était pas à cause de l’examen. Que venait-il de faire ? Il avait battu un garçon qui avait bien quatre ans de plus que lui, juste parce que... Il réfléchit. Il voulait s’excuser pour son comportement, mais il savait que c’était impossible, tant que Gregory était là. Il était très mal à l’aise. Soudain, les sujets se posèrent en face de lui, avec des chiffres,  des graphiques et toutes sortes de ces choses qui lui embrouillent le cerveau. Il se sentait malade, surtout lorsqu’il se rappela comment Gregory avait défoncé Hawkins la nuit dernière, tandis que lui restait là, stupide comme il est, et n’avait rien fait pour l’arrêter. Ce qui faisait de lui un monstre pire que Gregory.

« Monsieur Jones, êtes-vous d’accord ? »

demanda Mr Thompson, sortant Andy de ses pensées noires. Il balbutia :

« Tout va bien, monsieur ! 

-Bon. Mesdames et messieurs, les 120 minutes d’examen commencent... »

Il regarda l’horloge.

« Maintenant ! »

Toute la salle se pencha sur les sujets, et un silence de mort s’abattit sur la pièce. Mr Thompson s’assit à son bureau et jeta un coup d’œil à sa visio-liste. Son visage s’assombrit. Andy suivit son regard. L’un des sièges était vide. Hawkins n’était pas là.

D'une certaine façon Andy était soulagé. Il avait fait ce Gregory lui avait demandé, il n'y avait donc aucune raison de s’inquiéter. Et ce serait mieux pour Hawkins, de toute façon, d’être loin d’ici.

Lorsque Jim atteignit la salle d'examen, tous les élèves avaient déjà baissé la tête sur leurs formules mathématiques.

Il se glissa dans la salle et s’assit à une table libre tout au fond.

« Que faites-vous ici, Mr Hawkins ? »

demanda Thompson d’une voix menaçante.

-Monsieur, je... »

Mais Thompson ne lui laissa même pas le temps de terminer sa phrase. Gesticulant, il se lança dans une interminable leçon de morale, dont lui seul avait le secret, sur la ponctualité en cours. Jim soupira, se balançant sur sa chaise et attendant que la tempête passe. Les longs discours de Mr Thompson l’ennuyaient au plus haut point.

Les élèves n’y prêtaient plus attention non plus, mais seul l’un d’entre avait laissé sa plume en suspens et guettait la réaction de Jim. Andy. Il s’inquiétait non pas pour lui-même, mais pour Andy. Si Hawkins restait à l’Académie après ce qui s’était passé, Gregory allait le tuer. Et ce ne serait pas une option. Andy essaya d’attirer l’attention de Jim, sans faire trop de bruit. Pour le prévenir du danger qui planait maintenant sur lui. Jim se retourna et lui lança un regard interrogateur, mais ils étaient trop loin l’un de l’autre. Andy ne pourrait pas lui parler sans se faire remarquer par Thompson. Alors, il lui fit simplement signe qu’il lui "parlera à la fin du cours".

Mais soudain, le professeur d’uranien attrapa Jim par l’épaule et le conduisit vers la porte.

« Mr Hawkins, la directrice a demandé un entretien avec vous. »

 

Un peu plus tard, Jim était assis dans le bureau de direction, dirigé par une bicéphale du nom de Mrs Figgs.

«  ... dommages à la propriété de l'école... »

Elle dressait la liste des délits de Jim. Elle soupira, regardant Jim d’un air las, comme si on ne pourrait jamais rien tirer de lui. Comme si elle n’attendait plus rien de lui.

« Violence envers ses camarades... »

Le jeune homme grimaça, se forçant à ne pas répliquer que ce n’était pas lui qui avait commencé. Cela ne ferait qu’aggraver les choses. Mrs Figgs continua, d’un air triomphant mal dissimulé.

« Donc, nous avons décidé... »

Jim ferma les yeux.

« De vous renvoyer de l’Académie, pour le reste de l’année et de celles à venir ! »

Jim resta silencieux. Ce fut comme si le ciel lui tombait sur la tête. Il se sentait faible. Très faible. Car il allait encore décevoir sa mère, Sarah Hawkins, qui comptait sur lui pour qu’il devienne un bon capitaine. Comme son père. Mais de toute façon... Il n’était qu’un raté. La directrice s’éloigna, et revint bientôt suivie du Flatula[1] qui lui servait de secrétaire. Mrs Figgs s’adressa à lui.

« Vous raccompagnerez ce garçon chez lui. »

Le Flatula hocha la tête et s’éloigna, tenant Jim par le bras.


[1] Espèce extraterrestre s’exprimant en pets, ce langage étant appelé flatulien.