Chapitre 1 :
Dans le ciel, la dernière étoile luisait faiblement. L’Etoile du matin. Quel Roi Lion de quelle génération contemplait ainsi sa terre de là-haut ?
C’était la fin de la nuit, mais ce n’était pas encore l’aube. Durant ce laps de temps, le plus froid de la nuit et du jour, quand le ciel s’éclaire à peine mais que le soleil tarde à se montrer, il semblait régner un grand calme sur la brousse. Les bruissements, les cris et les chuchotements nocturnes s’étaient tus. Les herbes de la savane se courbaient gracieusement sous un vent léger charriant diverses brindilles, feuilles et pétales de fleur. Dans cette atmosphère tranquille et sereine, le monde animal paraissait enfin en paix. Les bêtes éveillées, aussi bien les nocturnes que les diurnes, attendaient. Il ne s’agissait pas d’une attente anxieuse et craintive, non, mais d’une attente paisible, confiante, d’un évènement qui arrivera de manière absolument certaine, qui n’a cessé de se produire depuis la nuit des temps, quand leurs ancêtres n’existaient encore que dans la pensée du Grand Roi, et se produira encore quand le souvenir de leurs descendants s’effacera de la surface de la terre. L’attente…
Et soudain, déchirant les brumes opaques de la nuit, la lumière de l’aurore parut, saisissante par sa brièveté. Les rayons lumineux jaillirent de derrière le sommet enneigé du Kilimandjaro, colorant celui-ci de teintes rosées se confondant avec celles qu’avaient pris les nuages. L’immense soleil africain le couronna de toute sa gloire et la brousse entière en fut parée. Les gouttelettes de rosées éparpillées dans les hautes herbes resplendissaient de milles feux, telles des perles de lumière, et faisait scintiller toute la savane. La splendeur de l’aurore s’éleva dans les cieux comme un chant, un chant de victoire, un chant de vie, et les animaux, du plus grand au plus petit, du plus carnassier au plus innocent, du plus sociable au plus solitaire, du plus fort au plus faible, les animaux dressèrent la tête à l’écoute de ce chant tribal, violent et doux à la fois, datant d’avant la nuit des temps.
C’était le jour.
Mais pas un jour comme les autres. Lentement, les animaux se levèrent, sortirent de leurs terriers. Les panthères descendirent de leur arbre. Les singes y grimpèrent et commencèrent à se balancer de branche en branche, d’arbre en arbre. Un vieux rhinocéros posa péniblement une patte devant l’autre. Un couple de flamants roses s’envola, suivit de son clan. Un éléphant barrit pour rassembler sa horde. C’était l’heure du grand départ. Car, et c’était là la signification profonde du chant, et les bêtes le sentaient, et elles s’en réjouissaient, car le petit du roi était né.
Naaaaaaants ingonyama bagithi baba
Sithi uhhmm ingonyama
Naaaaaaants ingonyama bagithi baba
Sithi uhhmm ingonyama
Ingonyama
Siyo Nqoba
Ingonyama
Ingonyama nengw' enamabala
Prodigieux instinct ancestral qui conduisait chaque animal adorer son futur roi. Presque aucun d’entre eux n’avait jamais assisté à la présentation d’un prince, mais toutes, à la queue-leu-leu, regroupées par familles ou mélangées entre espèces, savaient la route à prendre. Il suffisait d’ailleurs de se laisser guider par l’Etoile du matin, le vent serpentant entre bêtes et plantes, ou tout simplement par le chant.
Dès le jour aveuglant de lumière
Où l'enfant s'éveille à la vie,
Il y a trop à faire dans un monde trop grand,
Trop à voir sous un ciel infini
Des mystères encore insondables
Nous attendent à chaque aube nouvelle
Mais de jours en semaines,
Le soleil entraîne
Toutes créatures en un cycle éternel
Le petit zèbre peinait à suivre sa mère le long de la pente escarpée. Elle l’encouragea : plus que cette butte à franchir et ils étaient arrivés. Le jeune animal parvint enfin au sommet du tertre et le Rocher des Lions s’offrit à son regard dans toute sa splendeur. Le Rocher des Lions ! Le Fier Rocher de son vrai nom. Trône de tous les rois de la Terre des Lions depuis des générations et des générations, il se dressait orgueilleusement au milieu de la savane, dominant glorieusement toute la brousse. Et, au sommet de sa pointe dressée presque à l’horizontale vers leur terre, là-haut se tenait le couple royal. Ahadi, le Roi Lion, majestueusement tourné vers le ciel d’où le contemplaient les grands rois et reines du passé, et à ses côtés la splendide reine Uru, toute aussi majestueuse. Bien que certainement encore affaiblie par les douleurs de l’accouchement, la reine se tenait droite et digne devant son peuple. Derrière eux, légèrement en retrait, venait le grand Mohatu, l’ancien roi, qui, devenant vieux, avait accepté de laisser la place à son gendre sur le trône. Il souriait paisiblement, en regardant ses ‘‘enfants’’ avec fierté, songeant qu’avec cette naissance un nouveau cycle était enfin complété. Et derrière lui, enfin, venait le chaman du royaume, un babouin plutôt jeune que nul ne se souvenait avoir vu aux cérémonies royales précédentes.
« C’est Rafiki, le petit-fils de Ntombi, chuchota-t-on bientôt parmi les animaux rassemblés aux pieds et tout autour du Rocher. Ntombi était l’ancien chaman, qui avait voué une fidélité absolue au roi Mohatu. Mais à présent, il était devenu vieux et sénile, et c’était son petit-fils qu’il avait initié à sa science qui le remplaçait.
Soudain, tous les murmures se turent quand les bêtes virent Rafiki s’avancer, après avoir salué ces majestés, jusqu’à l’extrémité de la pointe, tenant le prince ou la princesse dans ses bras. Dans un silence respectueux, tous les animaux attendirent impatiemment. Et soudain, d’une seule détente, le chaman leva ses deux bras vers le ciel. Stupeur. Dans chaque main, le babouin tenait un lionceau. Des jumeaux ! C’était des jumeaux ! Et, tendus vers l’infini du grand ciel bleu, acclamés à force cris, hennissements, caquètements, barrissements, glapissements par leurs sujets, les deux princes sont présentés à la Terre des Lions.
C’est le Cercle de la Vie
Celui qui nous mène
A travers espoir
Douleur et joie
Jusqu’au jour enfin
Où l’on trouve sa place
Dans le Cercle
Le Cercle de la Vie
***
Tout doucement, sur la pointe des coussinets, deux petites lionnes pénétrèrent dans la caverne. L’une était couleur crème, l’autre couleur cacahouète. Elle avançaient à pas hésitants, car elles savaient à peine marcher et étaient un peu effrayées. Bientôt, elles se penchèrent sur le petit trou de rocher tapissé de bruyère qui servait de berceau au deux nouveau-nés et les scrutèrent avec curiosité.
-- Regarde, regarde, Sarafina ! Les deux princes ils dorment ! Faut pas les réveiller, chuuuut !
-- Oui, acquiesça l’interpelée dans un souffle. T’as vu ? Y en a un jaune et un marron.
-- Il est pas marron, il est orange.
-- Nan, il est orange ! C’est ma maman qui me la dit.
- Ben moi ma maman elle dit que c’est des jumeaux.
-- Pourquoi ils se ressemblent pas ?
-- Je sais pas. Oooh ! Regarde, regarde, regarde !
L’un des lionceaux venait d’ouvrir un œil. Un œil vert.
-- Regarde, regarde Zira ! exulta Sarafina. Il me regarde !
-- Nan, c’est moi qu’il regarde !
Et Zira se pencha si brusquement et si près du lionceau qu’il eu peur et ferma l’œil.
Soudain, les petites lionnes entendirent quelqu’un rentrer dans la caverne. Quand elles reconnurent la grande ombre d’Ahadi et celle, moins massive, de la reine Uru, elles se précipitèrent, apeurées à leur tour, dans une anfractuosité sombre de la grotte. Elles ne faisaient rien de mal ou d’interdit mais le roi Ahadi en effrayait quelques uns par sa simple présence. Calfeutrées dans leur cachette, elles assistèrent bien malgré elles au dialogue des deux époux. Ceux-ci s’étaient d’ailleurs tus en approchant le berceau des nouveau-nés.
Ceux-ci s’étaient d’ailleurs tût en approchant le berceau des nouveau-nés. Ils les contemplèrent un instant en souriant de bonheur, leurs têtes appuyées l’une contre l’autre en ce qui correspond chez les lions à une étreinte. Puis, Uru se pencha, saisit ses enfants par la peau du coup, se coucha sur le flanc et les recueilli entre ses pattes de devant. Elle se mit en devoir de les lécher tandis que son mari assis les observait, l’air soudain soucieux. Soudain, il lâcha :
-- Uru, lequel est né le premier ?
Elle s’interrompit et leva ses beaux yeux verts vers lui.
-- Est-il vraiment nécessaire de le savoir ? demanda-t-elle d’une voix douce.
-- Oui.
La reine baissa à nouveau le regard vers sa progéniture. Elle aurait préféré garder ce secret pour elle seule, afin qu’il n’y ait aucune différence, aucune inégalité entre ses fils.
-- Tu dois me le dire, Uru, insista le grand fauve. Car c’est l’aîné qui me succèdera et qui deviendra roi de la Terre des Lions après ma mort. C’est la loi.
-- Je sais.
Elle soupira. Inévitablement, il y aurait une rivalité entre les deux princes. Mais si elle leur donnait autant d’amour à l’un qu’à l’autre, elle pourrait faire en sorte qu’ils soient pour toujours unis. Une grande et heureuse famille.
-- C’est celui-là, avoua-t-elle en léchant le lionceau doré.
Ahadi sourit. Il ferait certainement un bon roi. Il paraissait être le plus gros et le plus fort des deux. En fait, l’autre, en comparaison, avait l’air plutôt chétif.
-- Comment allons-nous l’appeler ?
-- Je… hésita Ahadi.
-- Oui ?
-- Mon père s’appelait Murtaza. J’aimerais… j’aimerais que mon fils porte son souvenir. Je lui en avais fait la promesse.
La reine le considéra avec surprise. Il ne lui avait pratiquement jamais parlé de son père, éludant toutes les questions qu’elle et Mohatu lui avait posées par le passé. Elle sourit avec tendresse.
-- Mufasa, décida-t-elle. Cela a des sonorités plus douces que Murtaza.
-- Mufasa, acquiesça Ahadi.
Et il sourit à son tour en regardant son fils.
-- Mufasa… répéta-t-il doucement.
-- Et l’autre ?
La voix de crécelle avait raisonné dans la caverne,
| 1 2 | Page Suivante |